En 2022, je publiais un premier article consacré à Louis ALLIGUIÉ. À l’époque, je savais assez peu de choses sur son épouse.
Les recensements américains la désignaient simplement sous le prénom de Martha. Je savais qu’il s’agissait de son second mariage, qu’elle avait eu deux enfants d’une première union et qu’elle était arrivée de France avant 1900. Mais son nom de jeune fille demeurait introuvable.
J’écrivais même : « Martha est sans doute née à Flagnac et elle est arrivée également aux USA en 1896. Malheureusement, son nom de famille m’est inconnu, donc je ne peux pas en savoir plus. »
Depuis, un document inattendu est venu complètement relancer l’enquête : le testament de Martha, rédigé à San Francisco en 1921. Grâce aux conseils et aux démarches effectuées par Pat auprès du Superior Court Records Clerk’s office in San Francisco, j’ai découvert, il y a quelques semaines, ce document qui a tout changé!
En quelques pages seulement, il donnait les noms de ses deux fils, leur lieu de résidence en France, le nom de son premier mari et plusieurs éléments qui permettaient enfin de remonter sa trace dans les archives françaises. L’épouse mystérieuse de Louis avait retrouvé son identité. Elle ne s’appelait pas seulement Martha. Elle était Anne Marthe BORNIER, née en Bourgogne en 1850, fille d’un médecin, ancienne épouse d’un officier d’artillerie, divorcée, mère de deux garçons… et de vingt-quatre ans plus âgée que son second mari.
Autant dire que les recherches ont pris une direction totalement inattendue.
Quatre ans plus tard, le mystère s’éclaircit…
Lorsque l’on travaille sur l’émigration aveyronnaise vers la Californie, on s’attend à rencontrer des blanchisseurs ou des hôteliers originaires de Decazeville. Anne Marthe BORNIER n’appartient à aucune de ces catégories. Née en Bourgogne dans une famille de la bourgeoisie, épouse d’un officier d’artillerie, divorcée à une époque où cela reste exceptionnel, elle traverse seule l’Atlantique avant d’épouser à San Francisco un jeune Aveyronnais de vingt-quatre ans son cadet. Son histoire est aussi celle d’une femme qui semble avoir voulu faire disparaître une partie de son passé.
Une enfance privilégiée
Anne Marthe BORNIER naît le 26 septembre 1850 à Talmay, en Côte-d’Or. Son père, François BORNIER, est docteur en médecine. Sa mère, Françoise Louise Hermance RIDUET, est propriétaire. Tout laisse penser qu’elle grandit dans un milieu relativement favorisé. Le 13 octobre 1869, elle épouse à Besançon Justin François BELIN, officier d’artillerie qui terminera sa carrière comme chef d’escadron du 36ᵉ régiment d’artillerie. Deux fils naissent de cette union :
- Marcel François (1873)
- Gabriel Marie Joseph (1876)
Rien ne laisse alors présager le bouleversement qui va suivre.
Le divorce… et une énigme
Le 14 février 1890, le divorce est prononcé à Besançon. Le jugement est rendu aux torts de Marthe. Mais ce document pose aujourd’hui encore une question insoluble. Il indique que les deux enfants aînés sont confiés à leur père, tandis qu’un troisième enfant est confié à Marthe, avec une pension alimentaire de 80 francs par mois. Or, toutes les recherches effectuées jusqu’à présent conduisent toujours au même constat : le couple BELIN-BORNIER n’a eu que deux fils. Les tables décennales de Besançon ont été examinées, ainsi que tous les actes de naissance des enfants BELIN de la période concernée. Aucun ne correspond. Erreur du greffier ? Enfant décédé très jeune ? Affaire familiale aujourd’hui oubliée ? En l’état actuel des recherches, le mystère demeure. Il faudra attendre que j’ai accès au jugement de divorce (en série 3U2 je suppose).
Traverser l’Atlantique
Quelques mois seulement après son divorce, Marthe quitte la France. Le 4 avril 1891, elle débarque à New York après une traversée à bord du Teutonic. On ignore les raisons exactes de ce départ. Cherchait-elle à recommencer sa vie ? Rejoignait-elle des proches ? Fuyait-elle une situation devenue difficile après son divorce ?
Un mariage inattendu
Vers 1900, Marthe épouse donc Louis ALLIGUIÉ, originaire du hameau de Bans, à Flagnac (Aveyron). Louis appartient au profil classique des migrants aveyronnais. Mineur à son arrivée, il exercera ensuite différents métiers : boulanger, couvreur, chauffeur pour une blanchisserie… L’union surprend pourtant. Louis est né en 1874. Marthe est née en 1850. Vingt-quatre années les séparent. Aucun mariage n’a été retrouvé dans les registres de Notre-Dame-des-Victoires. Le fait que Marthe soit divorcée pourrait expliquer cette absence de mariage religieux, sans qu’il soit possible de l’affirmer avec certitude.
La femme qui rajeunissait
Les recensements américains racontent une histoire étonnante. À chaque passage de l’agent recenseur, Marthe semble perdre quelques années.
| Recensement | Âge déclaré | Âge réel |
|---|---|---|
| 1900 | 35 ans | 50 ans |
| 1910 | 40 ans | 60 ans |
| 1920 | 51 ans | 70 ans |
Elle modifie également son année d’immigration, qui varie selon les documents: 1896, 1894, 1895 (au lieu de 1891).
Le recensement de 1900 est particulièrement déroutant. Marthe y apparaît sous le prénom de Madeleine, Louis, lui, est vieilli selon les informations relevées. Plusieurs dates sont manifestement erronées mais le couple héberge un pensionnaire irlandais. Il est possible que celui-ci ait répondu à certaines questions de l’agent recenseur, ce qui expliquerait une partie des incohérences. Cette hypothèse reste toutefois impossible à démontrer.
Quoi qu’il en soit, ces recensements montrent combien ces sources doivent être utilisées avec prudence.
Le testament rétablit la vérité
Le 5 octobre 1921, Marthe rédige son testament. Ce document est particulièrement précieux. Elle y confirme son identité, désigne ses deux fils restés en France et lègue à chacun d’eux seulement dix dollars. Tout le reste de ses biens revient à son mari Louis ALLIGUIÉ. Pourquoi une somme aussi symbolique ? Le testament ne fournit aucune explication. Était-ce le reflet d’une rupture ancienne entre une mère et ses enfants, séparés depuis son divorce et son départ pour l’Amérique ?
Une fin de vie californienne
Louis meurt le 28 décembre 1924. Marthe lui survit moins de quatre mois. Elle décède le 21 avril 1925 à San Francisco d’un cerebral softening (ramollissement cérébral) et est inhumée auprès de son mari au Holy Cross Catholic Cemetery de Colma. Quelques semaines plus tard, Marcel et Gabriel signent à Paris une procuration permettant le règlement de la succession de leur mère en Californie.
Une femme encore pleine de mystères
Anne Marthe BORNIER demeure l’un des personnages les plus énigmatiques rencontrés au cours de mes recherches.
Pourquoi a-t-elle quitté la France si rapidement après son divorce ? Qui était réellement ce mystérieux troisième enfant évoqué par le jugement ? Pourquoi avoir dissimulé son véritable âge pendant plus de vingt ans ? Et pourquoi ne léguer que dix dollars à chacun de ses deux fils ?
Autant de questions qui rappellent qu’en généalogie, les archives apportent parfois autant d’énigmes que de réponses.
https://gw.geneanet.org/aveyronsanfrancisco_w?lang=fr&n=bornier&p=anne+marthe
Sources et bibliographie
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Archives départementales du Doubs, Registres des mariages de Besançon, acte 297/389, 13 octobre 1869.
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Archives départementales du Doubs, Registres des divorces de Besançon, acte 52/378, 14 février 1890.
-
Bureau of the Census, United States Federal Census, San Francisco, Californie, 1900, 1910 et 1920.
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Teilh (Paul), Last Will and Testament of Marthe Alliguie, San Francisco, 5 octobre 1921.
-
Copie des documents de succession (procuration), Paris (Me Henri Pineau) / San Francisco (Paul Teilh), 8 juin 1925.
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Find A Grave, Memorial ID: 107695778, Martha Alliguie, Holy Cross Catholic Cemetery, Colma.
Testament
[Page 1]
I, MARTHE ALLIGUIE, of the City and County of San Francisco, State of California, a native of France, of the age of fiftyfour years, being of sound and disposing mind and memory, and not acting under duress or under the influence of any person or persons whomsoever, do hereby make, publish and declare this my last Will and Testament, in the manner following, that is to say:
I
I hereby revoke all former Wills and Codicils by me heretofore made.
II
I give, devise and bequeath to my son GABRIEL BELIN, and my son MARCEL BELIN, both now residing at Paris, France, the sum of ten (10) dollars each and the remaining property personal real or mixed to my husband, LOUIS ALLIGUIE, now residing at No. 226 Ripley Street, San Francisco, that I may possess at the time of my death and wheresoever found.
III
I appoint my husband, LOUIS ALLIGUIE, the Executor of this my last Will and Testament, without bonds and with full power of alienation without the order of any Court previously had and obtained.
San Francisco, October 5, 1921
MARTHE ALLIGUIE
[Page 2]
The above instrument was at the date hereof, by the said MARTHE ALLIGUIE signed and published as, and declared to be her last Will and Testament, in the presence of us, who at her request and in her presence and in the presence of each other, have subscribed our names as witnesses thereto.
J.B. CASAMAJOR
Residing at 1000 Montgomery St.
E. Alexander,
Residing at 1637 Page St.
(Certificate of Paul Teilh, Notary Public in and for the City and County of San Francisco, State of California, certifying that Marthe Alliguie appeared before him on the 5th day of October, 1921, and declared the said instrument to be executed by her.)
2 commentaires sur “La vraie identité de Martha X épouse Louis ALLIGUIÉ”
Félicitations Magali pour ce travail passionnant. Les attendus du divorce devraient en effet permettre d’en savoir plus
Merci! J’espère pouvoir trouver un moyen de récupérer le jugement de divorce. Besançon n’est pas la porte à côté 😉